Tropical Gift par Christian Lutz

Les images des marées noires sont trop nombreuses pour que chacun d’entre nous n’ait pas au moins une d’elles en souvenir. En effet, du naufrage du Torrey Canyon (1967) à celui de l’Amoco Cadiz (1978) en passant par ceux de l’Exxon Valdez (1989), de l’Erika (1999), du Prestige (2002) ou encore du vraquier Wakashio (2020), chaque décennie du demi-siècle passé n’a pas manqué de rappeler aux générations successives à quel point le pétrole pouvait pourrir l’environnement et, comme le montraient à chaque fois les médias, le laisser sans couleur.

On ne s’étonnera donc pas que Tropical Gift, l’essai visuel de Christian Lutz à propos de l’industrie pétrolière et gazière du Nigeria, ne déroule son récit que dans des photographies en demi-teintes, Privées de la gaieté des rouges vifs et des jaunes acidulés, ses images nous font ressentir d’emblée l’horreur des millions de barils de brut qui se sont déversés dans le delta du Niger depuis les années 1950. Cependant, si par leur esthétique elles suggèrent finement la destruction de l’environnement naturel, par ce qu’elles nous montrent elles font aussi le constat de la décomposition sociale. Et à l’évidence, toutes ensemble ces photos aux ambiances lourdes nous font surtout comprendre que le scandale permanent de l’exploitation avide du sous-sol de ce pays se double d’une cynique indifférence à l’égard de sa population.

Parmi les rares explications qui accompagnent son travail, le photographe suisse donne quelques chiffres qui résument cette injustice implacable. Alors que le pays fournit 40 % du total des importations américaines, 90% de sa population vit avec moins de 2 dollars par jour, ce qui dans le delta du Niger se traduit par une espérance de vie de seulement 40 ans.

C’est précisément ce contraste révoltant entre la richesse de l’or noir confisquée et la pauvreté de toute une population du Delta du Niger que nous donne à voir l’alternance des séries photographiques réalisées d’une part dans le sillage d’hommes d’affaires – le plus souvent étrangers, parfois nigérians – et d’autre part dans les lieux de vie de citoyens ordinaires. Au luxe kitsch des villas d’expatriés succède l’évidente précarité des cabanes villageoises ; aux salles de réunions impeccables, aux piscines et aux voitures impayables succèdent les écoles ou les logis en déshérence ; aux visages satisfaits de la petite caste de privilégiés succèdent les mines graves et inquiètes de gens démunis et impuissants. C’est dire toute l’ironie de l’intitulé Tropical Gift. Ce « cadeau tropical » de l’abondance d’ hydrocarbures se révèle ici un cadeau empoisonné.
Jean-Marc Bodson, commissaire

Né en Suisse en 1973, Christian Lutz vit et travaille à Genève. Il a étudié la photographie à l’ESA Le 75 à Bruxelles. Exposé dans des lieux aussi prestigieux que le Musée de l’Elysée à Genève ou les
Rencontres d’Arles, son travail a été distingué par de nombreux prix dont celui récent du Photographe suisse de l’année 2020 décerné par la Swiss Photo Academy.

Tropical Gift est le deuxième volet de la trilogie sur le pouvoir qu’il a réalisée entre 2003 et 2012 ; sur le pouvoir politique avec Protokoll en 2007, sur le pouvoir économique dans Tropical Gift en 2010 et sur le pouvoir religieux avec In Jesus’ Name en 2012.

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